Traversée aux îles Baléares ...

28O miles séparent la Tunisie de Mahon, capitale de l’île de Minorque aux Baléares. Nous avons attendu que la lune soit presque pleine (pour la clarté durant les nuits de traversée) et un bon créneau météorologique couvrant au moins 72 heures nous assurant une bonne mer et un bon vent. Les services de météo marine couvrant des zones bien déterminées sont payants et nous avions donc souscrit un abonnement avant de partir et pour plus de sécurité nous avions les relevés météorologiques que notre famille nous transmettait. Les réserves alimentaires, les cuves d’eau et de gas-oil sont pleines, le bateau pèse mais le vent nous est propice : du Sud/Sud Est force 4 à 5. C’est donc confiant et sereins que nous quittons la Tunisie et tous nos amis qui nous saluent du bout de la jetée de Tabarka.

- 1er jour -
Nous filons, heureux, à une moyenne de 7 nœuds, sur une mer calme, un ciel sans nuage et un soleil intense portés par un vent idéal (et annoncé !). Le GPS prévoit notre arrivée à 4 heures du matin lundi. Des poissons volants sortent de l’eau, la survolent longuement avant de replonger comme des torpilles et puis recommencent. L’un d’eux se prend à notre ligne ! Nous apercevons deux baleines qui sondent dans un énorme tourbillon, quelques globicéphales et croisons quelques navires. On se régale. Le soir nous attrapons un autre thon germon qui est aussitôt débité et congelé. Quelques instants après un gros poisson se pique à une canne mais se décroche après ¾ d’heure de combat ! La nuit tombe et le vent avec elle (SE 15 nœuds annoncé !), nous sommes contraints d’allumer le moteur.


- 2ème jour -
C’est un vent d’Ouest qui se lève (SSE 15 N annoncé !). Nous l’avons quasiment de face et afin de remonter au prés serré, nous nous aidons des voiles et du moteur. Une légère brume trouble l’horizon (visibilité 10 miles) et la chaleur est accablante. Parfois le vent s’arrête complètement puis des brises arrivent dans n’importe quel sens (du Sud, du Nord …) nous obligeant sans cesse à rectifier notre navigation : monter, affaler, virer, étarquer, empanner, réduire les voiles ... Tout à coup un bruit inquiétant nous oblige à stopper le moteur : l’un des deux répartiteurs hydrauliques ne fonctionne plus (pièce neuve changée avant de partir pour être tranquille !) ; nous n’avons désormais plus qu’une hélice et nous perdons de la vitesse ! Le GPS indique maintenant l’arrivée à 18 heures lundi ! Nous ignorons alors que cet incident va changer le cours de notre traversée en nous faisant connaître notre 1er coup de tabac ! Durant la nuit, la brume s’épaissit ; elle cache la lune et nous plonge dans l’obscurité totale. De l’intérieur du bateau nous surveillons avec attention les moindres échos du radar.


- 3ème jour -
Le jour se lève et dans la brume désormais épaisse se dessine une vilaine barre noire. Le vent se cherche sans arrêt passant du Nord au Sud à l’Ouest (SSO annoncé !). Nous sommes donc contraints de manœuvrer sans relâche afin de profiter du moindre instant de vent portant. Nous ne voyons absolument rien de la journée : aucun poisson aucun bâteau ! C’est la première fois que cela nous arrive ! Le ciel s’obscurcit et la visibilité diminue, nous savons que nous allons subir un orage mais nous l’espérons tant la chaleur est lourde. Nous n’aurons que 4 gouttes … de pluie ! A 18 heures, le point GPS nous indique que nous sommes à 6 miles de Minorque mais nous ne voyons même pas les côtes ! Tout à coup le ciel et la mer deviennent noirs et un fort vent de Nord Ouest se lève ! Nous avons juste le temps de réduire les voiles, gardant juste un minimum de grand voile et de génois. Nous pourrions faire demi tour pour éviter de prendre de face cette mer maintenant déchaînée mais le vent violent nous pousserait trop loin (vers l’Algérie) de notre but si proche. Déjà fatigué par 54 heures de traversée où nous avons peu dormi, nous sommes vraiment trop près de l’arrivée pour fuir ou nous mettre à la cape. Il faut durer ! L’Embellie résiste fièrement contre les éléments et notre capitaine malgré le moteur propulsé par une unique hélice évalue les possibilités et les risques et prend les bonnes décisions. Le vent monte en rafales jusqu’à force 9, la mer se creusent de trous de 6 à 7 mètres, les vagues déferlent et certaines nous recouvrent ! A l’intérieur, c’est l’horreur, tout tombe, roule, s’ouvre, se décroche…. Nous sommes nous aussi « remués », nous grelottons de froid (trempés par l‘eau de mer !) et j’ai le mal de mer ! ; Il devient pénible d‘accomplir les manœuvres les plus simples, de se mouvoir.


Le plus difficile c’est de tenir malgré l’épuisement qui nous gagne, le découragement de constater que nous n’avançons presque pas, .Nous lutterons 6 heures pour atteindre Minorque. La nuit est tombée rendant la situation encore plus démoralisante mais nous voyons les lumières de l’île et bizarrement alors que la tempête sévit, la brume a disparu ! Cependant pour faciliter notre progression « dans les meilleures conditions possibles en de telles circonstances » Michel a dû se dévier de notre cap initial. Le vent nous pousse vers l’Est, Mahon et notre hélice hors d’usage étant à tribord il est impossible de remonter. Nous ne connaissons pas cette côte mais la seule chose à faire est de passer entre les îles Del Aire et de Minorque pour rejoindre le sud. Nous retrouvons …enfin….des conditions « normales ». La mer nous semble calme (elle bouge quand même mais tellement moins !), le vent bien plus doux, et surtout les bruits de la tempête se sont tus. Il est 0 heure 3O lorsque nous rentrons au GPS dans une crique inconnue. A peine l’ancre jetée, nous tombons dans un sommeil profond et tellement mérité. Nous n’avons ressenti ni peur ni crainte tant nous avions confiance en notre bateau robuste et sécurisant. Nous sommes aussi conscient de l’harmonie qui le lie aujourd’hui à son capitaine. Mais cette expérience si elle a le mérite d’être connue n’en demeure pas moins des plus déplaisantes que nous ayons vécues.